Camp de réfugiés : M’BERRA SE LANGUIT DE LA PAIX

Aujourd’hui, que l’assistance humanitaire en nourriture et autres denrées de première nécessité est insuffisante et irrégulière, une majorité de réfugiés n’aspire qu’à rentrer à la maison

M’Berra est une localité située à 1500 km au sud-est de la capitale mauritanienne, dans le cercle de Bassikounou, chef-lieu du cercle du même nom. Proche de la frontière malienne (de 50 à 100 km selon les pistes empruntées), ce site abrite, depuis 2012, le cantonnement de dizaines de milliers de nos compatriotes refugiés. Ceux-ci ont fui, pour la plupart, les régions nord de notre pays suite aux violences sécessionnistes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) qui ont débouché sur l’occupation de cette partie du territoire par les djihadistes.

Le camp de M’Berra impressionne par son étendue (environ 3 km de rayon) et par la densité de la population réfugiée. Entre 65 et 75 000 personnes vivent ici sous l’assistance du HCR qui fait office de coordinateur de l’aide humanitaire aux bénéfices des occupants du site. Les tentes s’étendent à perte de vue dans cette région isolée et aride où les températures atteignent jusqu’à 50 degrés à l’ombre durant le mois d’avril.

Les réfugiés sont originaires des localités de Tombouctou, Goundam, Léré, Bourem, Kidal, Tessalit, Niafunké, Tonka, Diré, Bamba, ou encore Gao. Ils sont mêlent Bellas, Sonrhaïs, Peulhs, Bambaras, Arabes, ou encore Touaregs nomades ou sédentaires. Les premiers réfugiés sont arrivés sur le site en janvier 2012 aux premières heures de la rébellion armée. Comme eux, ceux qui suivront ont tout abandonné derrière eux : bétail, céréales et même argent. Une fois dans le camp, ils ont rafistolé une nouvelle vie. « J’ai tout fait pour ne pas quitter mon village, mais les conditions sécuritaires étaient telles qu’il fallait partir », témoigne un réfugié rencontré sur le site.

A l’intérieur du camp de M’Berra, le gens sont installés par communauté ou par affinité, sans souci des délimitations zonales effectuées par le HCR. D’autres organisations humanitaires dont le PAM, Action contre la faim (ACF), Intersos, Solidarités international, MSF assistent les occupants. Au pic de la crise, ces organisations enregistraient plus de 1 500 nouvelles arrivées par jour. Les conditions d’accueil des familles épuisées étaient pénibles. Les gens s’abritaient sous des bouts d’étoffe. L’eau potable et les toilettes manquaient. La nourriture aussi était insuffisante. On estimait à 10 000, le nombre de familles qui avaient besoin, en urgence, d’assistance. « Au plus fort de la crise, c’était comme l’apocalypse. Les familles arrivaient par plusieurs centaines, de jour comme de nuit, à dos d’animaux ou par véhicules pour ceux qui avaient encore les moyens. Les pleurs des enfants se mêlaient aux cris de détresse des femmes dans un vacarme indescriptible. C’était vraiment la tristesse et la désolation sur le visage des gens », raconte un refugié qui a accepté de s’entretenir avec nous.

UN MAUVAIS SOUVENIR. Aujourd’hui, tout cela n’est qu’un mauvais souvenir. Des bornes fontaines et des toilettes ont été construites un peu partout à l’intérieur du camp. Les petits boulots, notamment la construction de tentes, d’écoles, de douches, de centres de santé grâce à l’assistance des organisations humanitaires ont permis à beaucoup de gens de gagner de l’argent et de soutenir leurs familles. Le camp est devenu, au fil du temps, un véritable centre d’affaires permettant aux plus débrouillards d’accumuler un pécule.

« C’était comme la seconde vie du camp. Les affaires marchaient à merveille. La demande de main d’œuvre était également forte pour la construction de tentes, de forages, l’électrification, etc. Les organisations humanitaires se bousculaient au portillon, utilisaient la main d’œuvre locale et contribuaient ainsi à aider les chefs de famille dans la prise en charge de leurs besoins », explique notre interlocuteur. Lui-même, grâce aux contrats de travail obtenus, a pu s’acheter un véhicule tout terrain.

Les réfugiés ont aussi développé le petit commerce sur le site. « Certaines organisations humanitaires ont donné de l’argent en espèces pour soutenir les familles. C’était l’époque des vaches grasses. On pouvait tout obtenir gratuitement. Les dons arrivaient en quantité au point que certains en revendaient sur le marché local », raconte nostalgique notre interlocuteur.

L’abondance de l’assistance humanitaire a attiré davantage de monde au camp de M’Berra, contribuant à accroitre le nombre de demandeurs d’asile. « Le camp enregistre beaucoup de personnes qui s’étaient installées à leur propre compte dans la ville de Bassikounou ou dans la forêt. Celles-ci ont rejoint les réfugiés quand les humanitaires ont commencé à donner gratuitement nourriture et argent. De même, des familles longtemps installées à Bassikounou se sont transformées en réfugiés », a expliqué le refugié avec lequel nous nous entretenons.
Le flux croissant des refugiés attirés par les dons a transformé le camp de M’Berra en un gros village. Mais il a aussi notablement affecté l’aide humanitaire dont le volume n’a pas suivi l’augmentation de la population. Au fur et à mesure, les moyens des organisations humanitaires seront mis à rude épreuve. Certaines, à cours de ressources, ont été contraintes d’abandonner leurs protégés.

De nos jours, l’assistance humanitaire en nourriture et autres denrées de première nécessité est insuffisante et n’arrive plus de façon régulière, obligeant les chefs de ménage à recourir au travail rémunéré en dehors du camp. Les gens se lancent aussi dans le maraichage, le petit commerce ou le service. C’est le cas de M. Traoré, un jeune originaire de la localité de Léré, qui effectue des petits boulots à l’intérieur du camp pour faire vivre sa famille. « Avant, j’avais tout ce que je voulais dans le camp. De nos jours, ce n’est plus le cas. Le seul moyen pour vivre et ne pas tomber dans la déchéance est de travailler », confirme-t-il avant d’ajouter : « La vie est devenue difficile ici. Je suis manœuvre et je fais un peu de tout : maçonnerie, électricité, plomberie, ou menuiserie ».
La dame K. Cissé a perdu son mari sur le site en janvier dernier. Pour nourrir ses cinq enfants, elle fait de la restauration.

CLIMAT DE MEFIANCE. « C’est vraiment le temps de la disette. Actuellement, trouver du travail à l’intérieur du camp n’est pas facile. Car l’intensité de la demande de main d’œuvre a baissé et tous les produits sont devenus cher», témoigne A. Dicko, un autre réfugié qui précise que le kilogramme de riz est vendu entre 400 et 450 Fcfa contre 150 à 200 Fcfa au moment où l’aide alimentaire arrivait en quantité suffisante. Les prix des autres denrées de première nécessité ont également augmenté à cause de la pénurie.

L’insuffisance et l’irrégularité de l’aide humanitaire, la baisse de la demande de main d’œuvre, mais également le climat de méfiance qui règne entre les communautés ont rendu pénible la vie dans camp de M’Berra. Le clivage s’est, en effet, creusé entre unionistes et séparatistes. « Toutes les attaques contre les populations au Mali sont planifiées dans ce camp. Nous connaissons les principaux acteurs. Souvent, ils transportent leur butin jusque dans le camp », indique un refugié. Cette suspicion créée de sérieux doutes sur une éventuelle cohabitation dans les localités d’origine, une fois la paix revenue.

De cela, on aura tout le temps de s’occuper le moment venu, pensent beaucoup de gens qui n’aspirent qu’à rentrer chez eux au Mali. Certaines ont déjà joint l’acte à la parole en dépit de la situation sécuritaire encore précaire dans leur localité. Aucun de nos interlocuteurs ne sait le nombre de personnes rentrées au pays mais tous s’accordent sur le fait qu’une grande majorité est originaire de la Région de Gao.
Ceux qui n’ont pas les moyens souhaitent une assistance pour regagner leurs localités. « Je veux rentrer dans mon pays. Je préfère souffrir au Mali que dans un autre pays. Mais j’ai besoin de sécurité pour ma famille et mes biens. Je ne demande pas à l’Etat malien de me nourrir ou de prendre en charge ma famille. Ce que je veux est la paix chez moi », indique notre interlocuteur.

Les réfugiés du camp de M’Berra ont hâte de voir le retour définitif de la paix afin de pouvoir rentrer au bercail. « Qu’il y ait Azawad ou pas, c’est pas mon problème. Tout ce que nous voulons c’est la paix, car nous avons marre de cette situation humiliante », assure un membre de la communauté arabe. Un sentiment largement partagé par nombre d’autres réfugiés rencontrés. Pour eux, seule la paix compte.
Les accords d’Alger qui viennent d’être paraphés par le gouvernement en attendant que les groupes armés de la Coordination en fassent autant, suscitent beaucoup d’espoir au camp de M’Berra car ils ouvriraient la porte du retour.
Envoyé spécial
Be. COULIBALY

Bassikounou : UNE VILLE (PRESQUE) MALIENNE EN MAURITANIE

Le camp de réfugiés de M’Berra est situé à une vingtaine de kilomètres à l’Est de la ville de Bassikounou, chef lieu de cercle du même nom. Pour s’y rendre il faut avoir le feu vert des autorités mauritaniennes. C’est le ministère mauritanien en charge de la Communication qui délivre les accréditations, après consultation du HCR installé à Bassikounou. Nous n’avons pas pu respecter la procédure d’obtention de ce document à cause de problèmes de coordination survenus à la dernière minute entre les autorités mauritaniennes. Le préfet de Bassikounou qui était sensé nous assister, a été muté à la veille de notre voyage. Nous ne l’apprendrons qu’à notre arrivée dans la ville.

Bassinoukou est l’une des villes les plus maliennes de la Mauritanie à cause de sa proximité avec les régions nord de notre pays. Sa population est estimée à près de 10 000 âmes vivant essentiellement de commerce. L’essentiel du transport des marchandises et des voyageurs est effectué par des véhicules tout terrain qui empruntent des pistes tortueuses et sablonneuses. Seuls les véhicules immatriculés en Mauritanie ont accès à la ville.

Les témoignages sont nombreux que c’est ici qu’ont été transportés et liquidés tout ce qui était vendable en provenance des régions nord du Mali pendant la crise de 2012 et 2013 : bétail, climatiseurs, véhicules, meubles, volaille, etc. « C’est ici qu’on a transporté tous les biens pillés au Mali avec la complicité des groupes armés qui ont cassé édifices publics et emporté biens privés », nous raconte-t-on.
Bassikounou est aussi le fief des groupes armés maliens. Les familles des principaux responsables y résident. Les Maliens travaillent ici pour la plupart dans la restauration et les travaux domestiques.
Be. C.

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